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Zoom du festival sur Bernardo Montet


Source : Le Vivat (http://www.levivat.net)

Bernardo MONTET chorégraphe

Texte : « Nous ne sommes pas réellement nés. Nous sommes à jamais imparfaits….
…Figé, j’écoute le silence aigu, strident, plus effrayant qu’aucun bruit au monde, le silence des batraciens qui s’en vont… Les grands débats à venir ne porteront plus sur l’humanisme ou les droits de l’homme face aux prétentions de la croyance religieuse, mais sur la survie de l’espèce humaine sur cette terre qui demeure l’horizon indépassable de toute espérance tangible. Un cri cherche une bouche.
…Refuser le destin anatomique…Travestir, subvertir ce qui est donné…se situer dans cet entre-deux précaire du masculin et du féminin, de l’homme et de l’animal. Dans une zone d’indiscernabilité..., d’indécidabilité. Corps configuré, défiguré, qui s’invente et se défait dans le champ de bataille des chiens du paradis et des chiens de l’enfer. Je serai accompagné par un chanteur, Richard Move, travesti new-yorkais, et une chanteuse syrienne, Noma Omran, dont le chant oscille entre opéra européen, répertoires syriens et improvisation. Je voudrais partir du souffle, du chant « soufflé » évoluant dans la zone du parlé, autrement dit, comment le souffle en vient à créer le verbe et atteindre ce chant profond, où les hauteurs sont accessoires, qui n’est ni une mélodie, ni un air mais une « visée ». Le guitariste, Pascal Maupeu, adepte de Fred Frith, donnera une dimension, une couleur électrique à ce souffle. La scénographie, qui évoquera peut-être un cabaret sauvage et abstrait, reste à définir. » Bernardo Montet

Article de Gérard Mayen autour du spectacle

UN SOLO C’EST A PLUSIEURS : Bernardo Montet annonce que sa nouvelle pièce sera un solo. Il marque une pause. Esquisse un sourire. Précise : « Mais ce sera un solo à cinq… ». On s’étonne. On aimerait croire qu’un solo ne saurait se conjuguer qu’à la première personne du singulier, vigoureusement resserré sur l’unicité du sujet. Ce serait tellement simple. Il n’en est rien. Un solo ne se conçoit qu’au miroir des altérités qui le peuplent. Un solo, c’est à plusieurs. Voici une décennie que la danse de Bernardo Montet travaille en profondeur la notion d’identité ; qu’elle la révèle essentiellement métisse, à un croisement instable de relations multiples. Il peut conclure : « la détermination d’une origine ne peut exister qu’en rêve. L’identité est trouble. Il faut l’envisager comme une configuration. Si j’établis qu’il y aurait l’intérieur d’une part, l’extérieur d’autre part, alors ce n’est pas du côté de l’intérieur qu’il faut inscrire l’identité, et à l’extérieur la différence. C’est en fait dans la peau - qui unifie et qui sépare -, dans cette superficie reliée qu’est contenue la différence ». Par là, profondément, ces questions deviennent des questions de danse : « le danseur ne peut que se situer dans ce trouble », au c½ur duquel Bernardo Montet cultive la figure du chaman, comme cet être qui serait race en soi, « apte à la traversée du temps et de l’espace, des appartenances ethniques, territoriales, sexuelles aussi. »

RICHARD MOVE, UN PERFORMER NEW-YORKAIS: Sexuelles aussi ? Qui entoure donc le chorégraphe pour composer son solo mosaïque ? Deux musiciens : le guitariste Pascal Maupeu et le violoncelliste Hugues Vincent. Une chanteuse, Noma Omran. Et un travesti, Richard Move. A travers la présence de ce dernier, Bernardo Montet s’approche, plus que jamais, des questions de genre (féminin/masculin) : « Sur ce plan, l’identité se joue sur un terrain directement sensible. Cela me libère, après avoir tellement travaillé sur des identités où tu passes ton temps à nommer et à étiqueter le blanc, le noir, le territoire, l’étranger ».
Richard Move est un performer new-yorkais. Par talent et par formation il se rattache tout autant à la figure du comédien et du danseur professionnel programmé dans les grands festivals (il a gagné une réputation internationale avec son incarnation fort savante du personnage de Martha Graham), qu’à celle du travesti déchaîné sur les plateaux de cabaret, voire de discothèques. Dans les années 80-90, cerné par le sida, le mouvement drag-queen a bouleversé la figure empoussiérée du travestisme d’imitation. Il suffit d’observer un instant Richard Move dans le studio de répétition au côté de Bernardo Montet : de taille géante, il émerge avec d’amples gestes d’observation lointaine, et chaloupe, monumental, sur un unique talon aiguille. Le moindre de ses pas incarne le projet d’une libre invention de soi. Et ce projet est politique : « Richard Move est plus femme que femme, parce qu’il ne l’est que par son libre choix de désirer l’être, apprécie Bernardo Montet. Il fait partie de ces êtres qui se mettent résolument à côté d’un choix qui nous emprisonne ; ils constituent ainsi des pôles de résistance et de lucidité. »

L’ANCESTRAL MAQÂM SYRIAQUE, dont Noma Omran est l’une des grandes spécialistes : Richard Move peut aussi déchaîner un ouragan provocateur de mots, dans une tradition de cabaret politique, où se bousculent les adresses grinçantes aux juifs, aux chrétiens, aux musulmans, aux terroristes, aux gays, aux hétéros, etc. Etrange plateau de danse, que celui qui fait cohabiter cet accent gay new-yorkais actuel, avec le chant modal de l’ancestral maqâm syriaque, dont Noma Omran est l’une des grandes spécialistes. Aux côtés des musiciens et de Bernardo Montet, cette grande dame du Proche-Orient, confondante de maîtrise, recherche à un endroit où le souffle profond organique transmute en chant, et paraît commencer d’inventer le mot. Entre l’oral et l’écrit, entre le fixe et le non-fixe, il y a là une zone de transitions fascinante, où s’ébroue, encore chancelante, une identité humaine qui articule le langage sur les mouvements organiques. Aussi bien, Noma Omran y puise certains accents expérimentaux contemporains.

AFFRONTER L’ORIGINE POUR LA RELATIVISER :
On l’a compris : puisqu’elle touche au sexe de la danse, cette pièce de Bernardo Montet ne peut que questionner la valeur performative du langage. Son titre remonte très loin dans le flou des origines : Les batraciens s’en vont. En terme d’évolution, c’est de là que nous venons. Mais alors, combien est incertain le chemin, dans « une zone d’indiscernabilité…, d’indécidabilité » !
Sur le plateau de répétition, Bernardo Montet est vêtu d’une fragile et précieuse tunique de dentelles quasi transparente. Cette seconde peau, extrêmement féminine, tamise sa morphologie farouchement masculine. Sa danse de doutes paraît en flottaison, circulation suspendue entre proximité du sol, et quête au plus près du souffle de la chanteuse, au plus droit de l’icône du travesti. « Sur un plateau, l’image est tout de suite donnée, explique-t-il. Il ne s’agit donc pas de créer l’image, mais de la traverser ». Il ne se constitue qu’au regard des identités complexes qu’il a ici convoquées, avec leurs jeux de désignations immémoriales : « Je voudrais affronter l’origine pour la relativiser. Mais alors il faut assumer de ne pas avoir de dos. »



Inséré le : 30/01/2007 17:02