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Un peu plus sur Robyn Orlin

Chapeau : Robyn Orlin invente la danse contre le sida

Source : Le Vivat (http://www.levivat.net)

Robyn Orlin chorégraphe

Texte : Elle bouscule nos habitudes assises en corrompant la tradition scénique. Avec elle, les danseurs évoluent dans les gradins, le public est filmé en direct et on lui retire ses chaussures...

TEXTE

"Robyn Orlin, nouvelle coqueluche de la danse contemporaine ne faillit pas à sa réputation de destructrice des idées scéniques reçues. Pour sa dernière pièce, au titre démentiellement long : We must eat our suckers with the wrapper on... (" On doit manger nos sucettes avec leur emballage ") (1), la chorégraphe pointe du doigt le sida, qui, on le sait, fait des ravages en Afrique du Sud. L’ouvre ne part pas dans tous les sens. Le propos se resserre sur le fléau, quitte à déraper parfois vers le discours préventif. Ainsi, à la toute fin de la représentation, les quinze danseurs noirs, totémisés sous forme de préservatifs géants, dessinent sur scène le fameux ruban rouge à l’aide de souliers glanés dans le public. Robyn Orlin a su, comme jamais, pervertir l’habituel rapport scène-salle. On peut le dire, personne, durant plus d’une heure, ne se sent très à l’aise dans son fauteuil. C’est depuis la salle, donc parmi nous, assis à nos places, que les interprètes lancent la représentation. Certains nous refilent un seau rouge en plastique, dont on ne sait quoi faire. Ce premier contact abolit la distance, déflore la sacralité des rôles de spectateurs et d’acteurs. Chacun donc, doit être concerné par ce qui va se vivre sur la scène. Les interprètes exhibent des sucettes rouges, symbole explicitement sexuel, avec ou sans leur emballage, qui renvoie évidemment au préservatif. Les bâtons blancs surgissent des paumes fermées comme le symbole hérissé du sida entouré de pointes. Un homme, travesti en femme, est censé raconter la mort de son mari, celle de son fils, et l’envie d’aller en boîte retrouver ses amants. Tout autour de lui, les corps des danseurs gisent au sol, cadavres putatifs. Robyn Orlin ne se contente pas de cette vision si violente et si explicite. Quitte à nous bousculer, elle nous prend, de surcroît, à partie. L’homme supposé contaminé, décapuchonne des sucettes qu’il invite à lécher par le public, lequel, en toute innocence, s’exécute de bonne grâce. La chorégraphe implique chacun dans ce drame de l’Afrique, dont l’Occident ne s’intéresse que de très loin, sous le fallacieux prétexte que, lui, a le bénéfice de la tri-thérapie. Ainsi c’est tout un travail sur la proximité et l’éloignement que symbolisent les technologies mises en ouvre : des mini caméra tenues par des techniciens filment le public à fleur de visage, pis, à fleur de rétine, pour une projection plein-centre sur scène. Les regardeurs sont regardés en gros plan tandis que sur les planches agonise une victime du sida, partagée entre les faux remèdes d’un homme-médecine et le rituel tribal qui préside à sa mort. Une cercle se forme autour. Le lieu est circonscrit par du sable rouge que les danseurs répandent sous leurs pieds comme des flaques de sang. On est bien loin d’une mort propre. L’immense spirale de la scène, filmée, un temps, des cintres à l’aide d’une caméra mobile - vraie vision satellitaire -, se rétrécit dans le mouvement de descente de l’appareil pour aboutir à un cadrage serré sur les traits de la victime. Robyn Orlin ne cesse de varier ainsi les points de vue, au pays de toutes les misères. Le haut et le bas, le proche et le lointain, le même et l’autre. Des têtes plutôt gênées de spectateurs pris sur le vif, sont filmées au hasard des gradins, puis se juxtaposent aux traits de la figure moribonde. Ce parti pris est neuf. Si identification il y a, elle est forcée, sans aucun naturalisme, par un procédé moderne de collage, d’inserts directs dans un projet infiniment prémédité. L’échange symbolique des rôles qui signifie le caractère transmissible du sida, exaspère cette création en son entier."

Muriel Steinmetz (dans les archives intégrales de l'Humanité)



Inséré le : 30/11/2006 10:28
http://www.humanite.presse.fr/journal/2002-02-23/2002-02-23-29402